Texte intégral
Messieurs, Mesdames, mes chers confrères,
Je prends la parole dans cette maison avec le sentiment très vif d'un privilège immérité. Philosophe de formation, islamologue de vocation, je me trouve soudain au cœur de la langue française — de sa garde, de son avenir, de ses transformations.
Penser, c'est accueillir l'altérité jusque dans la grammaire de l'âme. Telle est la leçon que j'ai apprise de la philosophie persane médiévale, que j'ai passé ma vie à étudier et à traduire.
Le grand Molla Sadra, au XVIIe siècle, affirmait que la connaissance véritable ne consiste pas à s'approprier l'objet de la pensée, mais à se transformer soi-même en lui — ce qu'il appelait l'union cognitive. Pensée audacieuse, que l'Occident cartésien a souvent regardée avec méfiance.
Or je crois que la langue française, dans ce qu'elle a de plus vivant et de plus créateur, fonctionne selon ce même principe : non pas dominer ce qu'elle nomme, mais s'en laisser transformer.
C'est dans cet esprit que je rejoins aujourd'hui la Compagnie, avec la gratitude d'un passeur et la conscience de mes lacunes.

