Texte intégral
Une langue n'est jamais une frontière : c'est un seuil, une hospitalité.
Voilà la thèse que je voudrais défendre ce soir, en apparence simple, en réalité subversive. Car nous avons pris l'habitude de penser la langue comme un territoire, voire une forteresse — quelque chose qu'il faut défendre contre les envahisseurs, purifier des corps étrangers.
Cette vision nationaliste de la langue est non seulement fausse historiquement — le français lui-même est un syncrétisme de latin vulgaire, de gaulois, de germanique, d'arabe — mais elle est politiquement dangereuse.
Les intraduisibles ne sont pas des défauts de la langue. Ce sont ses trésors les plus précieux. Saudade en portugais, Stimmung en allemand, wabi-sabi en japonais : ces mots résistent à la traduction non parce qu'ils sont opaques, mais parce qu'ils condensent une expérience du monde que d'autres langues découpent autrement.
Chérir les intraduisibles, c'est chérir la différence, refuser l'uniformisation. C'est affirmer que le monde ne se dit pas tout entier dans une seule langue, et que cette multiplicité est une richesse.
L'Académie française, gardienne du français, devrait être la première à célébrer cette hospitalité : le français qui accueille, qui traduit, qui s'enrichit — plutôt que le français qui se barricade et s'appauvrit.

